Contrairement aux autres genres de l'imaginaire comme la science-fiction ou la fantasy, la littérature fantastique jouit en Belgique francophone d'un statut tout à fait particulier. Largement sortie de sa marginalité, elle a acquis au fil du temps une véritable légitimité. Intégrée aux programmes scolaires, objet de nombreuses études et sujet de multiples colloques, elle est régulièrement valorisée et rééditée, notamment dans la collection patrimoniale Espace Nord qui y accueille ses principales figures.
Une patrimonialisation en deux temps
L'émergence d'une « école belge de l'étrange », ne s'est cependant pas faite en un seul temps. C'est d'abord grâce au travail de l'édition populaire, et singulièrement, des éditions Marabout que se constituent les premières étapes de ce progressif parcours de reconnaissance.

L'éditeur verviétois Marabout connaît, à l'aube des années 1950, un succès retentissant notamment parce qu'il est le premier à lancer, dès 1949, une collection de livres de poche modernes (dos carré, couverture plastifiée, etc.) dans l'espace francophone européen. Ce format d'origine nord-américaine n'était alors pas encore répandu en Europe mais son succès sera retentissant. Si la collection de poche Marabout se veut d'abord généraliste, elle va rapidement s'ouvrir aux genres dits alors « paralittéraires » et notamment au fantastique auquel elle va consacrer, comme pour la science-fiction, une série dédiée.
Dans celle-ci, un grand nombre d'auteurs belges est édité sous des couvertures esthétiquement très conformes au cadre de l'édition populaire : fond de couleur, illustrations figuratives et spectaculaires, mention du genre mise en avant... Il n'est alors pas encore question de reconnaissance institutionnelle mais ce travail éditorial va permettre de rassembler des auteurs jusqu'alors épars et bien souvent de générations différentes.

Cet assemblage se formalise un peu plus encore avec la publication en 1975, toujours chez Marabout et toujours grâce au travail de Jean-Baptiste Baronian qui était alors responsable éditorial dans la maison d'édition, d'un volume intitulé : La Belgique fantastique avant et après Jean Ray.
La préface de l'anthologie pose les bases d'une réflexion sur une forme d'identité du fantastique belge et marque l'entame de tout un travail d'érudition et de théorisation, que l'on doit essentiellement dans un premier temps à Jean-Baptiste Baronian lui-même, permettant de faire émerger dans la critique et le milieu de la recherche cette idée d'une « école belge de l'étrange ».
Le coût de la reconnaissance

« École belge de l'étrange », « réalisme magique » ou encore « fantastique réel » vont constituer autant d'étiquettes utilisées pour désigner cette production. Ces expressions qui permettent de raccrocher le genre à des références symboliques reconnues, notamment le réalisme et le symbolisme, l'éloignent aussi de l'ensemble, plus vaste et multimédiatique, de la production fantastique grand public et de ses veines que l'on pourrait qualifiées de plus turbulentes.
Car cette respectabilité n'a pas été acquise sans renoncement, notamment à une partie de la production, plus explicite, plus directe et, au demeurant, plus commerciale à laquelle on attribue une série d'étiquettes spécifiques comme l'épouvante, l'horreur ou le gore sans parfois identifier clairement ce qui les distingue d'un fantastique plus fréquentable si ce n'est un certain rapport à la notion, très relative, de « bon goût ».
Cette institutionnalisation a également eu pour effet de figer un certain patrimoine constitué d'une petite brochette d'auteurs régulièrement cités qui, au fil des ans, s'éloigne pourtant d'une production dynamique dont on trouve des représentants, et des représentantes, jusqu'à aujourd'hui. Et si l'on célèbre le « fantastique extérieur » d'un Jean Ray ou le « fantastique réel » d'un Franz Hellens, d'autres figures, notamment féminines, et parfois presque aussi anciennes, restent dans l'ombre de ces auteurs devenus incontournables.
Marie Nizet, Marie-Thérèse Bodart, Monique Watteau, Anne Richter, Liliane Devis, Anne Dugüel ou encore Nadine Monfils, autant de noms qui constituent pourtant aujourd'hui un véritable matrimoine littéraire du fantastique en Belgique francophone à (re)découvrir.
Marie Nizet (1859-1922)
Autrice presque totalement oubliée jusqu'il y a peu, Marie Nizet a pourtant contribué à l'émergence de la figure du vampire dans la littérature fantastique moderne. Son roman, Le Capitaine Vampire, publié en 1879, aurait même inspiré, selon certains spécialistes, Bram Stocker pour la rédaction de son Dracula.
Née à Bruxelles le 19 janvier 1859, la jeune femme développe très tôt un goût pour la littérature. Elle commence à publier alors qu'elle n'a pas encore 18 ans et est rapidement considérée comme une jeune prodige.

Nous sommes alors au milieu du XIXe siècle. À cette époque, la Roumanie, tout comme la Belgique, est une jeune nation. Mais coincée entre deux grandes puissances, elle subit la guerre d'influence que se livrent Empire Russe et Empire Ottoman. Marie Nizet, au contact d'étudiants étrangers d'origine roumaine, prend faits et causes pour le petit pays d'Europe de l'Est. Une défense qu'elle illustre dans ses premiers poèmes publiés en recueil sous le titre de România en 1878. Un an plus tard, sort Le Capitaine Vampire. Le roman est diversement accueilli mais ne constitue pas, aux yeux des critiques de l'époque, le chef d’œuvre espéré. Cet accueil en demi-teinte explique certainement en partie le relatif oubli dans lequel le livre va rapidement tomber.
Peu après, elle se marie à un certain Antoine Louis Mercier avec qui elle aura a un fils. À partir de cette époque, peu d'informations sur sa vie nous sont parvenues. Son mari meurt une dizaine d'années plus tard. Elle élève probablement seule son fils et connaît des difficultés financières et matérielles qui expliquent son retrait de la scène littéraire (même si elle continue d'écrire et publie notamment une série de nouvelles sous le nom de Marie Mercier). Elle va ensuite rencontrer un autre homme avec lequel elle voyagera beaucoup et auquel elle dédicacera son dernier recueil de poésie, Pour Axel, publié après sa mort survenue en 1922.

Si Le Capitaine Vampire est la seule incursion de l'autrice dans le genre fantastique, ce roman occupe une place particulière dans l'histoire du genre car il constitue l'un des premiers témoignages romanesques du motif vampirique dans la littérature.
Le roman se déroule durant la guerre d'indépendance roumaine. On y suit principalement Ioan et Mariora, un couple de jeunes roumains aux prises avec la guerre qui bouscule leur pays, et Boris Liatoukine, le capitaine vampire qui donne son titre au roman. Cet officier russe tourmente le jeune couple et, à travers lui, incarne le puissant empire russe tourmentant la jeune nation roumaine. S'il est appelé le capitaine vampire c'est parce qu'il traîne derrière lui une terrifiante aura de mystère et détiendrait des pouvoirs extraordinaires et terrifiants.
Marie Nizet place ainsi son intrigue dans le contexte géographique et historique précis de la Roumanie contemporaine. Si cette inscription constitue aujourd'hui un trait typique de l'imaginaire vampirique, c'est avant tout grâce au succès du roman de Bram Stocker, pour lequel il reprendra cet élément contextuel. Tout comme il reprendra l'opposition entre un jeune couple et une figure vampirique qui l'opprime (Mina et Jonathan Harker chez Stocker / Ioan et Mariora chez Nizet). Ces éléments, parmi d'autres encore, ont amené l'historien roumain Matei Cazacu, dans un essai paru en 2004, à conclure que l'auteur de Dracula avait plagié l’œuvre de la méconnue autrice belge. Si cette hypothèse n'est pas partagée par l'ensemble des spécialistes du motif vampirique, Le Capitaine vampire reste un roman rare et méconnu aujourd'hui facilement disponible grâce à sa réédition aux éditions Espace Nord.
Marie-Thérèse Bodart (1909-1981)

Marie-Thérèse Bodart est notamment l'autrice de cinq romans dont deux relèvent du fantastique. Née à Arlon en 1909, licenciée en histoire, elle commence sa carrière professionnelle comme enseignante dans un établissement catholique de Verviers.
Elle publie son premier roman, Les Roseaux noirs, en 1938 en France aux éditions Corrêa. D'inspiration romantique, le roman rappelle l'ambiance sombre et tourmentée du Haut des Hurlevent d'Emily Brontë. Bien accueilli par la critique, cette première publication lui vaut cependant un important scandale qui entraîne son renvoi de l'école où elle enseigne. Suite à cet épisode, l'autrice déménage avec son époux, le poète et essayiste Roger Bodart, et s'installe à Bruxelles.

Après deux autres romans, La Moisson des orges en 1946 et Le Mont des Oliviers en 1956, elle publie ce que l'on considère encore aujourd'hui comme son chef d’œuvre, et sa première incursion dans le genre du fantastique, L'Autre en 1960 aux éditions Le Monde du Livre.
Le roman se découpe en trois parties comme autant de témoignages de personnages différents éclairant de leur regard singulier, et parfois contradictoire, les mêmes événements. Le récit, peuplé par un imaginaire mythologique et chrétien, plonge le lecteur dans un univers étrange et mystérieux. Inspiré par l’œuvre d'Arthur Machen, L'Autre est un roman qui délivre un message très lovecraftien : « à force de vouloir percer les secrets de la nature, on risque de dévoiler des choses si terrifiantes qu’il n’est jamais permis, même aux initiés, de les nommer. »

Douze ans plus tard, elle signe un dernier roman, Les Meubles (publié chez André Derache), lui aussi habité par une atmosphère particulièrement sombre. Plus mystérieux, plus labyrinthique encore que L'Autre, Les Meubles se présente comme une sorte de délire cauchemardesque où les meubles d'une grande maison désolée semblent enfermer en eux un lourd passé prenant progressivement chair.
Que ce soit avec son premier roman Les Roseaux noirs, ou avec ses deux récits fantastiques, Marie-Thérèse Bodart constitue une figure tout à fait singulière et méconnue d'un fantastique belge d'inspiration gothique. Les trois livres ont été réédités par les éditions Samsa et l'Académie royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique en 2015.
Monique Watteau (née en 1929)

Monique Dubois est née à Liège en 1929. Après une formation artistique dans sa ville natale, elle déménage à Paris à 20 ans où, repérée par Jean Anouilh, elle entame une carrière d'actrice de théâtre.
Mais si elle apparaît ici, c'est pour son travail de romancière qu'elle entame en 1954 avec la publication d'un premier roman fantastique sous le pseudonyme de Monique Watteau : La Colère végétale aux éditions Plon.
S'en suivront trois autres romans, également fantastiques : La Nuit aux yeux de bêtes, chez le même éditeur en 1956, L'ange à fourrure, toujours chez Plon en 1958 et Je suis le ténébreux, chez Julliard en 1962.

Après ce quatrième roman, l'autrice abandonne la littérature fantastique pour se tourner vers la peinture. Elle publiera encore deux essais dans les années 1970 aux Presses de la Cité portant sur son expérience avec les singes hurleurs qu'étudiait son second mari, le zoologue Scott Lindbergh, et une autobiographie parue en 2002 : Testament d'une fée.
Le fantastique de Monique Watteau, très charnel, est habité par un imaginaire animiste qui fait une grande place à l'animalité et à la force de la Nature. Souvent explicitement sexuels, ses récits, salués à leur sortie par les surréalistes, font preuve d'une étonnante liberté de ton et de thèmes. Son chef d’œuvre, L'ange à fourrure, se rapproche ainsi de ce que l'on appelle aujourd'hui la monster romance et propose une relecture du mythe de la Belle et la Bête et de la figure de King Kong dans laquelle l'autrice renverse les rôles et imagine une Belle s'animalisant pour s'unir à la Bête.
Jacqueline Harpman (1929-2012)

Loin d'être oubliée, Jacqueline Harpman est l'une des autrices les plus connues et les plus célébrées des lettres belges francophones. Riche d'une longue carrière, elle a publié près d'une trentaine de romans et de recueils de nouvelles entre 1958 et 2011.
Si son œuvre est principalement réaliste, elle s'est essayée à plusieurs reprises aux genres du fantastique et de la science-fiction. C'est d'ailleurs par l'un des romans de cette veine, Moi qui n'ai pas connu les hommes publié en 1995, que l'autrice est revenue au devant de la scène internationale. Redécouvert par la communauté Booktok et célébré comme un nouveau Servante écarlate, le roman connaît, près de 30 ans après sa publication, un succès aussi inattendu que spectaculaire (plus de 100 000 exemplaires vendus rien qu'aux États-Unis).

Moi qui n'ai pas connu les hommes est un récit aux frontières du fantastique et de la science-fiction post-apocalyptique. Il met en scène une humanité déclinante vue à travers les yeux d'une jeune narratrice. Rare survivante d'une mystérieuse catastrophe dont elle ne garde aucun souvenir, l'héroïne se trouve enfermée dans une cave avec 39 autres femmes. Lorsqu'elle et ses codétenues se retrouvent libérées à la surface, elles découvrent une planète désertique et errent sans but, aussi bien en quête de leur passé que de leur avenir.
Ce récit, particulièrement sombre, dénote dans une œuvre au ton plutôt alerte et assuré, que l'on retrouve d'ailleurs dans les autres romans rattachés à la veine fantastique de l'autrice.

C'est le cas d'Orlanda (1996), clin d’œil au célèbre Orlando de Virgina Woolf dans lequel elle envoie une part de l'âme de sa narratrice dans le corps d'un homme, du Passage des éphémères (2004), roman épistolaire entre des astrophysiciens et une jeune fille née au XVIe siècle éternellement enfermée dans le corps de ses 16 ans, ou encore du Temps est un rêve (2004) où l'autrice s'imagine elle-même en vénérable vieille dame de 100 ans miraculeusement renvoyée dans le corps de ses 20 ans. Baignés par la psychologie et la psychanalyse, les romans fantastiques de Jacqueline Harpman, comme d'ailleurs la plupart de ses romans réalistes, sont avant tout de formidables récits de femmes.
Anne Richter (1939-2019)

Anne Richter est la fille de Marie-Thérèse Bodart dont elle hérite du goût pour la littérature fantastique. Chercheuse, anthologiste, Anne Richter a contribué tout au long de sa carrière à faire connaître et reconnaître les plumes féminines du genre.
Licenciée en philosophie, elle fait carrière dans le milieu des lettres. Collaboratrice aux éditions Marabout, elle signe notamment l'anthologie Le Fantastique féminin, d'Ann Radcliffe à nos jours en 1977 dans laquelle se retrouve notamment une nouvelle fantastique inédite de sa maman : « La fenêtre ». Elle publie ensuite de nombreux articles et plusieurs essais comme Le Fantastique féminin, un art sauvage, en 1984, Percy et Mary Shelley, un couple maudit en 2007 ou encore Les écrivains fantastiques féminins et la métamorphose en 2017.

Sur le plan fictionnel, elle entame sa carrière d'autrice très tôt puisqu'elle publie, alors qu'elle a tout juste 15 ans, un premier recueil de nouvelles d'une étonnante maturité : La fourmis a fait le coup aux éditions Plon (réédité chez Samsa en 2022). Elle y imagine une série de fables dont elle s'amuse à subvertir la morale. Y apparaît surtout des thématiques qui lui seront chères tout au long de sa carrière, comme les liens, bons ou mauvais, que tisse notre humanité avec les animaux et les végétaux.

Nouvelliste dans l'âme, elle publie des recueils de nouvelles, plus ou moins inédites, tout au long de sa vie : Les locataires, chez Belfond en 1967, La Grande Pitié de la famille Zintram, chez Jacques Antoine en 1986, La Promenade du grand canal, au Talus d'approche en 1995, et enfin L'ange hurleur et Le Chat Lucian, tous les deux à L'Âge d'homme en 2008 et 2010.
Si l'autrice est aujourd'hui rattachée au fantastique, son approche du genre est plutôt a rapprocher de la veine du réalisme magique tant le surnaturel y est souvent allusif et ambigu.
Liliane Devis

Mystérieuse Liliane Devis sur laquelle nous détenons aujourd'hui bien peu d'informations. Certainement sauvée de l'oubli total par le chercheur Éric Lysøe qui, dans sa monumentale anthologie du fantastique en Belgique francophone (4 volumes parus chez Espace Nord entre 2003 et 2010), lui consacre une entrée, Liliane Devis est une nouvelliste de littérature fantastique qui œuvre essentiellement dans les années 1960 et 1970.
Elle publie ainsi de nombreuses nouvelles, notamment dans le mythique fanzine Lunatique de la traductrice et autrice de science-fiction française Jacqueline H. Osterrath au sommaire duquel on peut retrouver la signature de nombreuses futures grandes figures des littératures de l'imaginaire comme Jean-Pierre Andrevon, Michel Demuth ou encore le belge Alain Le Bussy.

L'autrice rassemblera une partie importante de ces textes dans deux recueils : La Casserole aux contes, en 1965 aux éditions du C.E.L.F., et Pas de roses pour Mary, chez Pierre de Meyère en 1974.
À la lecture de ces nouvelles, le lecteur ne peut que partager l'avis d'Éric Lysøe qui voit chez Liliane Devis « l'une des représentantes les mieux douées et sans doute les plus originales » de la littérature fantastique belge.

L’œuvre reste en effet d'une étonnante modernité. Plus souvent horrifique que purement fantastique, les courts récits multiplient les visions d'horreur avec un plaisir sadique évident : cannibalisme, écorchement, zoophilie, nécrophilie... L'autrice s'amuse avec une belle irrévérence à meurtrir les chairs dans une approche qui n'a pas à rougir face aux meilleures autrices de body horror.
Si Liliane Devis recycle aussi quelques motifs classiques du fantastique, c'est toujours pour les modeler à sa manière, dans une approche très graphique et toujours inattendue qui offre à l'ensemble de son œuvre une originalité injustement oubliée.
Jamais rééditée, son œuvre est malheureusement très difficilement disponible.
Anne Duguël (1945-2015)

Presque tout le monde connaît cette autrice, bien souvent sans le savoir. En effet, sous le pseudonyme de Gudule, elle a accompagné des générations de jeunes lectrices et de jeunes lecteurs avec des romans comme La Bibliothécaire, La Vie à reculons ou encore Ne vous disputez pas avec un spectre. Mais si elle apparaît dans cet article, c'est qu'elle fut aussi une redoutable autrice de romans fantastiques et horrifiques, principalement publiés sous le pseudonyme de Anne Duguël.
Anne Liger-Belair, de son vrai nom, est née à Bruxelles en 1945. Elle se découvre très tôt une passion pour la lecture et l'écriture, notamment de récits fantastiques. Mais avant de devenir autrice à plein temps, elle multiplie les métiers, notamment celui de journaliste. Véritable polygraphe, elle signe billets, récits et scénarios de bande dessinée pour de multiples revues allant des publications jeunesse comme Pomme d'Api aux titres satiriques comme L'Écho des Savanes. Il faut pourtant attendre 1987 pour qu'elle publie son premier livre, un album pour la petite enfance : Prince charmant poil aux dents. Elle publiera ensuite des dizaines de livres, beaucoup pour enfants, mais aussi un certain nombre résolument réservés à un public averti.

Alors que l'horreur connaît aujourd'hui un véritable renouveau en librairie, le genre avait déjà connu, dans les années 1980 et 1990, un succès populaire incontestable. À l'époque de nombreux éditeurs comme Fleuve Noir (devenu Éditions du Fleuve), Denoël ou encore Albin Michel multiplient les collections horrifiques : Angoisse, Gore, Frayeurs, Blême... Tandis que des figures majeures du genre comme Dean Koontz, Graham Masterton et, bien entendu, Stephen King étaient de véritables stars de l'édition.
Dans l'espace francophone, Anne Duguël fait partie de ces plumes qui font vivre le genre en multipliant les romans dans différentes collections. Ainsi Le Corridor, Entre chien et louve ou encore Le chien qui rit dans la collection « Présence du fantastique » chez Denoël mais aussi Asylum, La Biby-sitter et La Petite fille aux araignées dans la collection « Frayeur » du Fleuve Noir constituent autant de petite pépites horrifiques bien trop méconnues.

À la fin des années 1990, alors que le genre tombe peu à peu en désuétude, l'autrice n'abandonne pas l'horreur et continue à signer chez des éditeurs mineurs (comme avec Mon âme est une porcherie aux éditions Sortilèges en 1998) ou chez des éditeurs spécialisés comme Malpertuis pour lequel elle constitue différentes anthologies (Parfums mortels en 2007 ; Secrets de famille en 2008).
Dans ses romans horrifiques, Anne Duguël joue moins sur le spectaculaire que sur le malaise pernicieux. Souvent très malsains, voire particulièrement dérangeants, ses récits n'hésitent pas à aborder frontalement des sujets comme l'inceste, les violences intimes et l'horreur corporelle. Oubliez les happy end, les romans signés Anne Duguël vous feront découvrir la face la plus sombre de cette autrice aux multiples talents. Bonne nouvelle, ils sont disponibles en deux intégrales aux éditions Bragelonne.
Nadine Monfils (née en 1953)

Loin de nous l'idée de canoniser trop tôt une autrice encore en pleine possession de sa plume et à la carrière bien active, mais si nous citons ici le nom de Nadine Monfils parmi les vénérables autrices présentées précédemment, c'est qu'elle a globalement laissé tomber le pan fantastique et horrifique de son œuvre pour se concentrer sur l'écriture de polars. On l'oublie peut-être mais la maman du commissaire Léon, de Elvis Cadillac et de Mémé Cornemuse, a entamé sa carrière d'écrivaine par des récits fantastiques. Ainsi, elle publie, en 1981, un premier recueil de nouvelles : Laura Colombe. Contes pour petites filles perverses.

Ces premières nouvelles, mêlant univers du conte, fantastique et érotisme, annoncent les thématiques que l'on retrouvera dans nombre des publications ultérieures de l'autrice : Peau de papier (1983), La mort tendre, contes pour petites filles criminelles (1983), La Velue (1984), Grimasques (1985) ou encore Rouge fou (1997) et Le Bal du diable (1998).
Si ses romans et nouvelles s'inspirent souvent de l'univers du conte, c'est pour en pervertir les codes. Chez elle, la jeune fille, naïve et fragile, victime des appétits des ogres ou des loups se transforme en véritable héroïne, souvent lubrique, active et affirmée. Une approche éloignée de toute bienséance qui donnera à l'autrice un réputation de figure irrévérencieuse et inclassable dans le paysage des lettres contemporaines. Un statut qu'elle prendra soin d'entretenir avec ses récits policiers peuplés de protagonistes marginaux, volontairement vulgaires et particulièrement excentriques.
Une histoire en cours d'écriture
Si le succès de la fantasy depuis l'aube des années 2000 a quelque peu éclipsé celui du fantastique, le retour en force de l'horreur au devant de la scène littéraire peut raisonnablement réjouir les amatrices et amateurs du genre.
Quoi qu'il en soit, il n'a pas fallu attendre 2026 pour que de jeunes autrices s'emparent avec succès du genre. Pour n'en citer que quelques-unes, c'est le cas de Cindy Van Wilder, avec la série Les Outrepasseurs entre 2014 et 2017, de Katia Lanero Zamora, avec Les Ombres d'Esver en 2018 et le glaçant Re:start en 2025 ou encore de Meg Maine qui, avec des romans comme La Foire aux cauchemars et La Maison des pleurs ou des recueils de nouvelles What a horrorful year, prouve que l'auto-édition est aujourd'hui un territoire d'expression fécond pour de nombreuses voies du fantastique.
La BiLA





